Manali, le « camp de base »
Après la longue et difficile route depuis Delhi, Manali, c’est une nuit réparatrice assurée et des rêves qui conduisent à un réveil qui semble irréel. Calme et volupté. N’est-ce pas dans les thermes d’eau chaude de cette ville du nord de l’Inde que le jeune lieutenant Winston Churchill venait, avant la première guerre mondiale, retrouver en vacances les familles d’officiers de l’armée de l’empire britannique, suivi quelque 50 ans plus tard par le jeune Steve Job, venu « kifer » la meilleure herbe du pays, que l’on ramasse ici dans les jardins et sur les bords des routes… La guesthouse est au cœur du vieux Manali, tout en hauteur, un groupe de fermes au toit de lauzes. Un faux air de Haute-Savoie. Il y règne une fraîcheur oubliée et un calme bucolique. Les seuls bruits qui nous parviennent sont des meuglements de vaches sur fond de cascades. C’est ici que nous allons prendre en main les motos. Nous aurons une journée pour nous acclimater à leur conduite.
Voici la « cultissime » Royal Enfield, Bullet 500 cm3, l’authentique, la mythique. Rutilante dans la cour de la guesthouse. Et en quinze exemplaires, de surcroît ! Immatriculées à Dehli, toutes environ 18 000 bornes au compteur et comme neuves. Le look de vieille anglaise racée a été à peine modifié : un réservoir de 19 litres a remplacé celui d’origine, des barres de protection ont été montées devant le moteur et, pour certaines, deux caissons ajoutés à l’arrière, qui leur donnent de très loin une petite allure de BM (ces sacoches sont des répliques de la version militaire qui équipait jadis l’armée indienne). Avec son cylindre en fonte, c’est la même depuis 50 ans. Timide, on tâte, on caresse, on enfourche.
Nous sommes 15, dont une femme charmante, avec les deux mécanos indiens et le guide. Nous avons tous, ou presque, entre trente-cinq et une grosse cinquantaine. Ce qui me fait sourire, c’est que ce groupe est composé de paires. Il y a 2 anciens élèves de HEC, 2 kiné de Marseille, deux copains d’enfance, un couple plus copain qu’amoureux, deux Suisses, deux DRH, qui ne se connaissaient pas auparavant… A priori, un groupe hétérogène dans lequel chacun n’a pas l’air d’avoir « froid aux yeux ». En revanche, la condition de « pilote expérimenté entretenant régulièrement sa forme physique », aucun, dans ce pays lointain, n’y mettrait sa main au feu… Si tous ont obligatoirement le permis moto (l’un de nous vient même de passer son permis pour l’occasion), tous ont des expériences moto très diverses. Route, enduro, trial…
La Royal Enfield, un bonheur à l’ancienne… qui se mérite
La prise en main ne se révèle pas si facile : on a beau se dire que le frein est au pied gauche, le sélecteur au pied droit avec la première en haut et les suivantes en bas, la nature revient vite au galop. Ensuite, il pleut à verse et la route est le plus souvent inondée. Entre la pluie, la boue et les gros camions Tata qui nous frôlent à chaque virage, il est ardemment déconseillé d’utiliser le frein avant afin d’éviter le dérapage et d’horribles glissades. Le mieux est de rétrograder en évitant de tomber sur un faux neutre entre 4e et 3e, comme entre 3e et 2nde, qui fait tout drôle. Surtout à l’entrée d’une épingle à cheveux.
En guise d’échauffement, notre guide nous emmène visiter à toute petite allure la vallée de Kullu, également surnommée la vallée des Dieux en raison du flamboyant festival de Dussehra qui s’y déroule en octobre. Nous allons rejoindre Naggar, l’ancienne capitale de la vallée. C’est un petit paradis caché hors des sentiers touristiques. On profite d’une accalmie entre deux averses pour déjeuner sur une des terrasses du château médiéval de Naggar. Cette place forte construite par Raja Sidh Singh durant la seconde moitié du XVe siècle a été transformée en hôtel-restaurant et se visite. L’endroit a beaucoup de charme et, par beau temps, la vue sur la vallée doit être magnifique. À ce moment précis, nous sommes convaincus d’être prêts à tout affronter, l’altitude, le froid, les lacets, la poussière et le reste. Innocents que nous sommes…
Une double acclimatation : l’altitude et la moto
Départ pour Leh. La capitale du Ladakh est à 450 km ; il nous faudra 3 jours, et encore, en roulant bien. Alex nous rappelle la règle de base de la conduite en convoi : chacun est responsable de celui qui le suit. Quand on ne l’a plus dans le rétroviseur, on stoppe. C’est simple. Commence l’ascension du Rothang, le premier de nos cols, à 3 978 m d’altitude. Ce col ouvre la voie aux mystérieuses régions frontalières du Tibet, le Lahaul et le Spiti. En haute saison, quand le col est ouvert (de juin à fin octobre), le trafic est extrêmement intense. On y croise sans arrêt voitures, bus, camions et convois militaires revenant de Srinagar, près de la frontière indo-pakistanaise. Pour diminuer le nombre d’accidents de la route, le gouvernent provincial ne lésine pas sur les messages préventifs qui valent le coup d’œil, du type : « Darling I like you, but not so fast », « drive, don’t fly », « life is short, don’t make it shorter ». La route qui mène au col, bordée de cèdres, est vertigineuse, les paysages sont hallucinants, mais il pleut encore, nous sommes trempés jusqu’aux os. Il nous faudra 2 heures pour parcourir les 55 km de Manali au col du Rothang. Nous crevons la couche des nuages, le froid et le brouillard s’installent. Des engins sont à l’ouvrage, on met pied à terre devant un bull à plusieurs reprises.
Arrivé au sommet : Patatras ! Un pan entier de la montagne s’est effondré sur un camion contenant des bouteilles de gaz et le Rothang est coupé.
Nous parlementons avec des militaires qui donnent ordres et contre-ordres à de pauvres hères qui retapent la route dévastée : les bulls sont arrivés et à la tâche, les énormes nids-de-poule » sont empierrées puis vaguement goudronnés d’une mixture préparée sur le site dans des bacs fumants ; les visages sont couleur bitume comme les loques mouillées qu’ils portent. Les sourires que nous offrent ces cantonniers d’un autre âge paraissent d’autant plus éclatants. Là, on se fait expliquer que toutes les routes que nous suivrons pendant ces 10 jours sur près de 1 500 km ne sont ouvertes que quatre mois par an ; précisément la période pendant laquelle il faut réparer les dégâts commis par l’hiver, le gel et les glissements de terrain. Nous devons redescendre sous une pluie torrentielle à Manali, pour revenir, peut-être, le lendemain ou un autre jour… nul ne le sait.
Pendant trois jours, nous ferons de nombreuses tentatives pour passer, c’est-à-dire « forcer » le passage du Rothang, après d’âpres conciliabules avec les autorités qui bloquent la route, en les invitant dans une buvette de plein air pour boire un thé au lait. Il est brûlant et très sucré, parfumé selon les vallées au clou de girofle, à la cardamome ou à la cannelle.
Avec plusieurs jours de retard, nous arrivons au sommet du col ; quelques touristes fortunés réussissent à passer à dos de mulet, sur l’étroit chemin à peine reconstruit que parviennent tout juste à franchir nos motos après s’être faufilées entre des rangées interminables de camions et d’autobus qui devront attendre plusieurs jours pour reprendre la route. Nous sommes enfin au Ladakh. De l’autre côté du col, même file interminable de camions et autobus. Tous les voyageurs dorment, lassés, dans les bus ou à l’avant des camions, d’autres discutent avec les chauffeurs impatients. Le mal des montagnes a commencé à frapper dans le groupe. Le manque d’oxygène peut provoquer un léger état d’ébriété vite cuvé. Ce voyage devrait calmer les esprits les plus fêtards et émouvoir les plus sensibles. On ne s’éternise donc pas, et c’est la descente vertigineuse vers Koksar dans la vallée de Chandra. Passé les nuages, de nouveau le soleil, mais le spectacle est différent : ici, c’est un autre monde. Vide d’arbres. La végétation est des plus rares, la mousson ne franchit pas le col et c’est la sécheresse qui règne. Frontière entre deux climats et frontière entre deux cultures, car à partir d’ici, c’est le bouddhisme qui prédomine. Un air de Tibet déjà. Là, un tas de pierres recouvert de tissus effilochés et imprimés, des prières. Ces prières, le vent est censé les emporter au reste du monde. En retour, mes prières de motard deviennent : « ne pas tomber, au sortir d’un lacet de montagne, sur un camion Tata plus large que la piste » ; « me souvenir à temps que le frein au pied, c’est à gauche et que pour repasser en 2nde, c’est en haut ».
Nous découvrons que la Royal Enfield inspire ici un certain respect, et plus encore quand elle circule en cortège. Elle est reconnue de tous, mais rarement, les camions ralentissent, s’écartent, se rangent dans les dépassements comme dans les croisements ; les pires sont les camions verts de l’armée.
Ceux-là, on apprend à les repérer de loin et, pas fou, on se gare vite fait ; un pied dans le vide si nécessaire, car, toute morgue sortie, les Leylands écrasent tout ce qui dépasse. Qu’on se le dise, les militaires ne ralentissent pas, ne cornent pas dans les « blind curves », ils sont prioritaires. Ici, l’armée est reine. Rien d’étonnant, c’est elle qui emploie des milliers de villageois pour la réfection de ces routes stratégiques qui mènent aux frontières chinoise et pakistanaise. Et toujours partout les mêmes conseils sur fond jaune en forme de maximes, certains franchement poétiques, d’autres à base de calembours : « If you married speed, please divorce » ou « distance creates love ».
À la nuit et après 160 km, nous parvenons à Jispa. Dernier gros village avant le désert des montagnes. Nous dormons dans un hôtel de fortune. Le sommeil vient vite malgré l’altitude. Il est peuplé de virages serrés, de recherche frénétique du neutre, de précipices, de files de camions fumant noirs. Le réveil est triomphant, le soleil a enfin l’air de la partie. Très élégamment, le patron apportera à la jeune femme du groupe, luxe inouï dans ces contrées, une bassine d’eau chaude pour sa toilette du matin. La veille, chacun avait signalé aux mécanos les réglages à faire – éclairage, tension des freins, ralenti –, et ce matin, les motos sont comme neuves, tout juste sorties des chaînes de Madras.
Vers les sommets
Aujourd’hui, c’est une route d’altitude élevée. Nous camperons ce soir à Sarchu, 4 200 m, après le passage, à 4 800 m, du col de Barachala La. Paysage grandiose. Vent glacial. Pluie à l’horizontale.
Le souffle court, nous atteignons Sarchu ; désormais, chaque effort coûte : traîner son sac depuis le camion jusqu’à la tente est une épreuve qu’il faut gérer à l’économie ; béquiller sa moto devient une opération qu’il faut décomposer avec méthode pour éviter vertiges et palpitations. Nous sommes soudain moins fiers qu’à Manali, c’est le « métier » qui rentre.
Sarchu est une large plaine d’altitude, plutôt un défilé très large, encadré de deux chaînes majestueuses. Cette nuit est, pour la plupart d’entre nous, agitée par le mal des montagnes. Le réveil est dur, malgré le sourire de l’équipe ladakie, le thé et les bassines d’eau chaude. Nous craignions la température (il a fait 4 °C), mais c’est l’altitude qui nous mine ce jour-là. D’autant que Leh est encore loin : nous avons près de 200 bornes et deux cols – le Lachulung La, à 5 065 m, et surtout le Tanglang La, à 5 300 m, le deuxième col carrossable le plus haut du monde.
Départ à 5h donc, pluie et vent glacé de face. Nous suivons frigorifiés une piste détestable avec des « diversions » sablonneuses et traîtresses, 21 virages en épingle à cheveux. Le soleil pointe, pas trop tôt, le moral revient, sur les parois à pic, d’immenses cheminées de fée, la Cappadoce puissance 2. On enchaîne les gorges, deux coups de corne à l’entrée de chaque virage pour conjurer le Tata qui surgirait en face. Un pont de fer, dont les planches disjointes, dix fois de suite, couvrent le torrent d’un bruit d’avalanche ; un gué, ça passe, étonnamment. En première, régime moyen et l’œil sur le point de sortie, il faut juste de la patience et un doigt d’équilibre, l’Enfield fait le reste, elle connaît la musique.
Ladakh, bouddhisme et gaz d’échappement
Le panorama est démesuré, gigantesque et pour tout dire effrayant. Le soleil est enfin stabilisé ; cette fois-ci, les contreforts ont bel et bien bloqué la mousson. Déjà 400 km au compteur depuis Manali. Visite d’un monastère bouddhiste pour les moins essoufflés d’entre nous. La montagne s’écarte de-ci de-là pour faire place à des vergers, de minuscules champs d’orge, des arbres fruitiers incongrus, c’est la vallée de l’Indus. Bientôt, Leh, douce fin d’après midi. Et après des heures de chaos minéral, le miracle. L’étrange oasis est devant nous, la perle des montagnes, une Jérusalem des altitudes. L’altimètre indique 3 500.
Leh. Nous avons bien roulé, nous ne sommes pas dans le planning à cause du Rothang et nous n’aurons pas le droit de souffler trois nuits à la guesthouse. Pas de relâchement, visites de sites religieux, monastères, palais, temples. Et pour les volontaires, le rêve, le must, le Khardung La et ses 5 600 m, la plus haute voie carrossable du monde !
Leh, La Mecque du trekking
Le monde entier s’est donné rendez-vous à Leh la verte. Côté Ladakhi, au moins trois types ethniques dominent ; pour faire simple, les blancs, presque européens, genre afghan, puis les jaunes, franchement asiatiques, façon Tibet ou Mongolie, enfin des bruns venus d’autres États d’Inde. Maintenant, imaginez les métissages, admirez, simple exemple, les étudiantes en sari uniforme. Côté visiteurs, c’est toute l’Europe qui est venue, chaussures de marche aux pieds.
Nous avons un gros après-midi pour faire notre shopping et visiter cette ville très œcuménique, avec mosquées et stupas. Belle lumière ensoleillée et température idéale. Nous en profitons pour pousser la virée vers Stok, la résidence royale. C’est une promenade bucolique dans la vallée de l’Indus, avec virages suaves au milieu des champs irrigués, des abricotiers, leurs murets de pierre sèche.
L’escalade du mythique Khardung La avec ses 5 600 m, c’est la route stratégique la plus haute du monde, car tout au bout, à un jet de boule de neige, c’est la Chine, le grand voisin un brin menaçant. Nous ferons l’aller-retour dans la journée. Après 2 heures et une panne mineure (câble d’embrayage, compter 8 min pour notre mécano expert), nous sommes au col, engourdis par le froid, hébétés par les gouffres entrevus entre deux nuages, haletants à la recherche d’un oxygène rare. Les gestes sont lents, on se met à deux pour déplacer une bécane. Comme nous, ils tirent en grelottant quelques photos qui seront floues. On boit beaucoup (en altitude, beaucoup boire) et la descente débute à petite allure. Panneaux inédits « alert always avoid accident » : les Indiens n’ont pas tort. Et un autre, tout en poésie, que je ne résiste pas à la tentation de traduire : « caresse lentement mes courbes ». Pas mécontents de retrouver Leh, sa pollution et son bruit, ses routards, ses trekkers, ses réfugiés tibétains et son palais qui leur évoque si bien le Lhassa perdu.
D’autres que nous repartiront vers Manali rapporter les motos, qui iront rouler vers d’autres limites. Le Khardung La et le Rohtang transforment. Nous ne serons jamais plus tout à fait les mêmes, abasourdis de tant de splendeurs, sans voix et sans force dans le silence ouaté, suffocants d’une altitude qui pèse et transcende.
Par Dominique AUZIAS avec les amicales contributions de Mélanie Des Monstiers et Michel Froget